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Simple sujet de société ?

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Un matin, j’ai vu passer un titre d’article qui m’a marqué : “On ne naît pas porc, on le devient”. A quel moment la situation atteint un sommet si haut et incroyable qu’elle devient normale ?

Le sujet est tellement bien traité ailleurs que je ne me risquerais pas à le commenter ici. Par contre, je peux te parler de mon avis, de mon ressenti. Comme toutes (à ce stade, ce n’est plus une généralité mais un fait), je fais partie de celles qui sont concernées par ce hashtag. Me too. Moi aussi. Et des porcs, si j’avais à les balancer, je pourrai ouvrir un élevage. Et là, tu penses que ça poserait problème de les envoyer à l’abattoir ?

C’est fou à quel point la société est encore patriarcale. En témoignent les articles, les reportages, les réactions qui décrivent l’indignation face à ce hashtag, face à l’affaire Weinstein. Face à ce sujet qui est considéré comme un sujet de société, et pas comme un problème. La femme. La place de la femme, au travail, dans la rue, à l’école, dans son couple, et j’en passe. A quel moment la culture du viol, le féminisme, la sororité, sont des mots tabous, des mots tournés au ridicule par les médias pour les décrédibiliser, comme s’il ne fallait jamais prendre le sujet au sérieux car ce n’en est pas un ? Les hommes de ma vie sont les premiers à travers lesquels j’ai réalisé l’ampleur du problème. Car impossible de les mettre dans les cases de “porc”, ou “futur porc”.

Alors au quotidien, je me bats pour que tout le monde, hommes et femmes, se rendent compte de l’étendue du problème. Car non, la société ne devrait pas l’intégrer, il ne faut pas en faire une norme. Au travail, en soirée, en famille, partout. Je ne laisse passer aucun mot sans m’assurer que le sens est compris et que la personne comprend vraiment de quoi il s’agit. Non, le harcèlement de rue n’est pas flatteur. Non, être payée moins qu’un homme à compétences et responsabilités égales car je suis dotée d’un vagin n’est pas normal. Non, mon corps n’est pas à disposition de tes mains car je porte une jupe. Non. J’ai tout autant le droit d’exister et d’évoluer dans cette société sans être remarquée, comme toi. Non, un crime ne peut pas être qualifié de passionnel car la victime était une femme. Non, différencier l’artiste de l’homme n’est pas possible (comme je l’ai si bien lu sur Twitter, inverse la situation et dis-moi si tu penses toujours que c’est normal lorsque la femme n’est pas la victime, avec pour exemple un prêtre et des enfants – tu penses toujours que c’est “normal” ?). Mon genre ne compte pas, comme le tien, lorsque je passe un entretien. Et tu ne peux pas balayer d’un coup de mains les études, les témoignages, les procès, les décès, car tu n’y “crois” pas. Il n’y a rien à croire. On parle ici de faits. Des faits bien réels. Tellement réels qui font partie du quotidien. Et il n’existe pas de cas particuliers : peu importe où l’on vit, l’âge qu’on a, à quoi on ressemble, chaque femme aura une histoire à te raconter (et sache qu’elle en aura des milliers, d’histoires). Demande à ta soeur, demande à ta copine, ta cousine… Toutes.

 

J’ai grandi en province, à côté d’une grande ville, où je sortais tout le temps, où j’ai fait mes études. A peine 15 ans que le harcèlement de rue était déjà intégré à mon quotidien. 18, 20 ans, études en alternance. Au boulot et à l’école, les avances de clients et d’un professeur qui m’envoie des messages sur Facebook tellement déplacés que pour la première je commence à en parler, à me dire que ça ne doit pas être si normal que ça. En soirée, pleine période de sorties intensives en boîte, on forme toujours des paires avec les copines, avec au moins une qui veille, qu’un mec ne soit pas trop “insistant”. Quelques années plus tard, je déménage en région parisienne pour continuer mes études, toujours en alternance. Et je découvre un autre niveau de harcèlement de rue, beaucoup plus présent, beaucoup plus violent. Les trajets de métro, les trajets jusqu’à l’école, jusqu’en entreprise, en soirée, dans le taxi, dans la boulangerie. Un pied dans la rue suffisait. Partout. Tout le temps. A tel point qu’une vie à Paris, en trois ans, je n’en pouvais plus. Je ne pouvais plus. Et les voyages, la fin des études, les envies d’ailleurs et de nouveautés ont fait le reste. On est parti, à Londres.

Et depuis, beaucoup de choses ont changé. Le harcèlement de rue, pour commencer. Sincèrement, je ne pensais pas que ça pouvait être pire qu’à Paris. Je ne pense toujours pas que ça peut l’être. Il y en a eu quelques uns, des commentaires. Mais très peu. Des mecs relous en soirées aussi. Que j’ai recadré, que d’autres ont recadré aussi, après moi. En deux ans, c’était tout. Ca m’a tellement marqué. Car ça a changé ma vie. De pouvoir me balader, prendre le métro, sortir, sans avoir un casque sur les oreilles et changer de trottoir ou baisser les yeux pour ne pas en croiser lorsqu’un groupe d’hommes était sur mon chemin. Je me suis sentie libérée. A pouvoir me faire plaisir sur le maquillage, porter plus de rouges à lèvres par exemple. C’est bête mais j’avais totalement arrêté, à ne pas vouloir attirer encore plus “l’attention” sur moi. J’ai porté mes jupes, mes robes. Avec des bottes, un peu hautes. Avec des cuissardes, un peu plus hautes, parce que j’aimais bien. Sans avoir de remarques, de sifflements. Rien. Londres, pour ça, je l’ai adoré. Elle a été mon envol, car ce fût ma première expat, mais aussi car ça a été la première ville dans laquelle je me suis sentie chez moi, à l’aise. Même quand je me relis je trouve ça fou.

Et puis, après Londres, Amsterdam. En presqu’un an et demi ici, un seul cas d’un mec dans la rue, qui m’a fait des remarques en fin de soirée lorsque je rentrais à pied à la maison. Que j’ai bien accueilli, et qui est parti. C’est tout.

A croire que la situation en France est vraiment la pire. Car dans mon cas, l’expatriation a changé ma vie de femme. Je peux exister, librement. Mes collègues néerlandais, hommes, sont féministes. Ils en parlent librement, pour eux pas de question : l’égalité homme-femme, qui peut être contre ? Qui peut ne pas être féministe ? Alors, est-ce que les Néerlandais en général sont plus ouverts et plus évolués, éduqués ? Ou est-ce que c’est juste mes Dutchies qui le sont ? Je ne sais pas encore, ça fait trop peu de temps, et je n’ai pas encore d’autres expériences dans d’autres entreprises.

En voyage, je n’ai jamais expérimenté de harcèlement ou d’agression. Encore une fois, ça me ramène à la situation en France, qui au quotidien me paraît la plus compliquée. C’est mon ressenti. Peut-être que je me trompe (j’espère), peut-être que c’est n’est plus le cas. Peut-être…

Alors, maintenant que le retour en arrière est impossible. Maintenant que tous ces témoignages sont sortis, que tous ces tweets sont publiés. Qu’on ne peut plus parler de croyances mais qu’on ne peut que prendre conscience des faits, on y va. On fait changer tout ça. On arrête de penser que l’écriture inclusive est un sujet bidon qui ne mérite aucune attention, que le genre n’est pas un sujet essentiel à aborder pour l’éducation des enfants, que “mademoiselle” est obsolète… Si tu n’es pas d’accord, libre à toi, mais écoute et lis des témoignages, de vrais articles, avec des faits. Car maintenant tu sais à quel point tu n’as pas idée de ce que c’est que d’être une femme.

 

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6 Comments

  1. Charly
    C’est intéressant ton ressentit car je suis dans la position complétement inverse concernant l’expatriation. Là où je vis à Madagascar, ça devient un véritable enfer de marcher dans la rue. Il ne se passe pas 5min sans que je me fasse interpeller, siffler, appeler. Parfois même, les hommes dans la rue ne se gène pas à m’attraper la main quand ils me croisent dans la rue.
    Je suis en couple avec un malgache et savoir ça, ça ne les décourage pas autant. Je peux donner l’exemple typique quand nous sommes dans un lieu public. Il suffit que mon homme s’absente 2 min pour que d’autres viennent m’aborder. Quand je les repousse, tout en essayant de rester le plus poli possible afin d’éviter que ça dérape, j’ai le droit à des réflexions: “S’il peut t’avoir, nous aussi on peut” ou “Il peut bien partager”.
    Le résultat fait que dès que je mets un pied dehors à Madagascar, je suis tout de suite sur la défensive et ce qui revient pour moi au sentiment inverse, car quand je reviens en France et que je marche dans la rue, j’ai l’impression d’avoir un poids en moins sur les épaules.
    Quoiqu’il en soit, le chemin a beau être encore long en France, dans d’autres pays, ils ne l’ont même pas encore trouvé…
    12 . 11 . 2017
    • Em
      Em
      Hello Charly,

      Merci pour ton mot.
      Intéressant que dans ton cas, ce soit le contraire absolu ! J’en déduis donc que ça dépend vraiment des destinations, et que la France n’est pas forcément le pays “le pire” (tout en n’étant pas exemplaire). Je suis désolée de lire que tu vis avec le harcèlement de rue au quotidien… Courage, j’espère que la vague de témoignages aura des retombées concrètes et positives, partout dans le monde.
      Belle soirée,

      19 . 11 . 2017
  2. Charlotte
    Je me suis beaucoup reconnue dans ton article, plus de 25 ans de vie à Paris et l’enfer quotidien du harcèlement dans l’espace public. J’ai le souvenir de ce qui je crois était mon “premier”, j’avais 11 ans et on m’a sexualisé , je m’en souviendrais toute ma vie. Si j’avais su que ça n’était que le début … Pendant longtemps j’ai pensé que c’était juste une contrainte en plus dans la vie des femmes et qu’il fallait “faire avec” puisque les hommes sont comme ça. Et puis à 18 ans je suis partie en Irlande. Un choc. J’ai mis quelques temps avant de comprendre d’où me venait ce bien être si évident que je ressentais en vivant à Dublin, très vite j’ai compris. Là bas, les hommes ne t’agressent pas dans la rue, ne te parlent pas, n’insistent pas. Et pourtant je n’ai jamais autant parler à des inconnus de ma vie ! Même constat quelques années plus tard en partant un an en Australie. Le retour en France, à Paris fut rude !
    Future expat (encore quelques mois) à Amsterdam je suis heureuse de lire que le féminisme n’est pas considéré comme un gros mot et que l’on peut être libre dans l’espace public. J’avais eu ce sentiment lors de mes nombreux passages dans cette ville, mais il est toujours difficile de faire un véritable état des lieux en y passant que quelques week-ends.
    Merci pour ton blog que je découvre ce soir, très sincère et agréable à lire, au plaisir de te croiser un jour à Dam 🙂
    03 . 11 . 2017
    • Em
      Em
      Bonjour Charlotte,

      Merci pour ton témoignage. 11 ans, qu’est-ce que c’est jeune… Je n’ose pas imaginer le choc…
      Je suis ravie de lire qu’on a vécu ce même déclic quant à notre bien-être lié à notre expatriation. Bon à savoir pour l’Australie, sait-on jamais si mes projets m’y emmènent un jour 🙂
      Bienvenue (en avance) à Amsterdam ! Et merci beaucoup pour le compliment !
      Tiens-moi au courant lorsque tu es installée ici, ça pourrait être très sympa d’aller se prendre un café toutes les deux 🙂

      Belle soirée,

      19 . 11 . 2017
  3. Élodie
    Merci pour cet article ! Maintenant je peux me dire “OK il n’y a pas que moi qui me suis faite cette réflexion !”. Où je vis, je ne me rappelle pas avoir eu de soucis avec le harcèlement de rue, et j’ai même pu prendre quelques libertés par rapport à mon habillement sans avoir plus de remarques. Je ne savais pas que Londres est comme ça aussi !
    La dernière fois que je suis rentrée en France, rien que sur le trajet, je me suis faite emmerdée deux fois !
    Le féminisme n’est pas le seul sujet sur lequel je trouve les français intolerants : le végétarisme, l’écologie, … tout ceci est normal où je vis, pourtant si j’en parle avec des gens de ma région natale, on me prend pour une hippie, une illuminée =.=
    J’espère que les mentalités évolueront !
    01 . 11 . 2017
    • Em
      Em
      Merci pour ton mot <3
      Bon à savoir pour l'Allemagne et l'absence du harcèlement de rue. Ah la France... Entre ça et l'intolérance des sujets encore "nouveaux" 🙁 J'espère aussi qu'un jour, une discussion sera possible avant un jugement... En attendant, profitons de nos pays d'accueil où l'ouverture d'esprit est naturelle et le respect toujours présent !
      xx
      06 . 11 . 2017

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